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Voix locales, données locales : comment la localisation peut renforcer l’élimination du paludisme en Afrique

26 février 2026
Reportage

Dans un établissement de santé du nord du Togo, la capacité à analyser efficacement et à utiliser les données de surveillance de routine peut faire la différence entre détecter précocement une augmentation des cas de paludisme ou ne la reconnaître que lorsque les services sont saturés et que des enfants se présentent avec des formes graves de la maladie. Pour les programmes de lutte contre le paludisme à travers l’Afrique, la capacité des professionnels de santé à comprendre les données et à agir en conséquence détermine directement qui reçoit des soins en temps opportun.

Au sein des programmes de lutte contre le paludisme dans la région, les professionnels de santé sont de plus en plus appelés à analyser les tendances et à orienter les réponses à partir des données de routine, souvent avec un accès limité à des formations avancées et orientées vers la pratique, adaptées à leur langue, à leur contexte et à leurs besoins analytiques. Lorsque l’apprentissage n’est pas accessible ou contextualisé, les données peuvent être collectées sans être pleinement exploitées pour éclairer la prise de décision.

Pour répondre à ce besoin, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a développé le cours Paludisme : exploiter la puissance des données de routine des établissements de santé, mis à disposition en anglais, français, espagnol et portugais sur la plateforme d’apprentissage en ligne de l’Académie de l’OMS, dans le cadre d’un programme de formation hybride. Dirigé par la Dre Deepa Pindolia, le cours a été conçu dès le départ en intégrant la localisation comme principe central, reconnaissant que l’analyse des données est déjà complexe en soi et que l’apprendre dans une deuxième ou troisième langue n’est pas optimal.

Pour le Dr Atekpe Payakissim Somiabalo, Coordonnateur du Programme national de lutte contre le paludisme (PNLP) au Togo, la disponibilité de la formation en français était déterminante. « La priorité principale est de former le personnel opérationnel dans une langue qu’il maîtrise, afin que chacun comprenne l’importance des données collectées pour la prise de décision. » Selon le Programme national de lutte contre le paludisme, le paludisme demeure la première cause de morbidité au Togo : il représente 30 % des consultations externes, 9 % des hospitalisations, plus de 2,18 millions de cas et 993 décès en 2024.

Interrogé sur la pertinence de recommander ce cours à des collègues engagés dans l’élimination du paludisme, le Dr Somiabalo se montre catégorique : « Oui, oui et encore oui. Toute intervention efficace contre une maladie donnée repose sur un système de surveillance performant. Nous devons élaborer des plans d’action opérationnels contextualisés pour résoudre les problèmes identifiés et améliorer les indicateurs de couverture et de performance. »

Cette analyse est partagée au Sénégal, où M. Médoune Ndiop, spécialiste du suivi, de l’évaluation et de la surveillance au sein du PNLP (2002–2025) et co-président de son groupe de travail (2018–2024), insiste lui-aussi sur l’importance d’un apprentissage localisé, contextualisé et accessible pour les professionnels de santé à différents niveaux du système de santé. « Cela améliore la compréhension des participants et leur permet de mieux maîtriser les concepts », souligne-t-il. « L’utilisation de la langue officielle locale facilite les échanges, notamment lors des exercices d’analyse et d’interprétation. »

Thibaud de Chevigny, expert en paludisme et facilitateur du cours, a observé cette transformation à travers l’Afrique. Après plus d’une décennie d’appui aux programmes de lutte contre le paludisme dans la région, il estime que la localisation n’est pas accessoire : elle est fondamentale. « La traduction est absolument essentielle, car la plupart des équipes des programmes infranationaux et des responsables des systèmes d’information sanitaire en Afrique n’utilisent pas l’anglais comme langue de travail principale », explique-t-il. « Lorsque les apprenants peuvent se former dans leur propre langue, les concepts sont plus clairs, la formation est plus inclusive et les possibilités de diffusion des acquis sont renforcées. »

Pour M. de Chevigny, toute formation devrait être pleinement localisée et adaptée au contexte. « Au-delà de la traduction, l’impact réel apparaît lorsque le cours est adapté pour refléter le contexte propre à chaque pays. J’ai constaté que les participants sont beaucoup plus engagés lorsque nous utilisons des données épidémiologiques locales ou des études de cas nationales. Les échanges passent alors de la théorie à la réalité quotidienne. »

Cette approche est essentielle dans une région qui supporte l’essentiel de la charge mondiale du paludisme. Selon le Rapport mondial sur le paludisme 2025, 94 % des cas de paludisme dans le monde sont survenus dans la Région africaine de l’OMS en 2024. Sur les 610 000 décès liés au paludisme, 95 % sont survenus dans la Région africaine de l’OMS, et près des trois quarts concernaient des enfants de moins de cinq ans.

Comme le souligne M. de Chevigny, la surveillance de routine constitue l’épine dorsale d’une lutte efficace contre le paludisme, en particulier dans un contexte de résistance croissante aux insecticides et aux médicaments antipaludiques, de changements climatiques et de diminution des financements, ce qui rend la prise de décision fondée sur les données plus essentielle que jamais. « Mon principal espoir est que les professionnels de santé repartent avec la confiance nécessaire pour utiliser les données de surveillance comme un outil puissant d’aide à la décision dans leur travail quotidien. Je souhaite qu’ils quittent la formation en sachant que leur rôle en première ligne est central pour réduire la charge du paludisme, et qu’ils disposent à la fois des connaissances et des compétences pratiques pour produire un impact concret. »